Dans un entretien avec L’histoire (n° 302, p. 52-53), Claude Liauzu dénonce la loi du 23 février 2005 obligeant les enseignants à reconnaître « le rôle positif de la présence française outre-mer ». « Non à la loi scélérate ! », clame-t-il.

Alors qu’on lui demande si c’est « la première fois qu’une loi républicaine impose aux professeurs ce qu’ils doivent enseigner », la réponse de l’universitaire laisse pantois : « Oui, dit-il, si l’on excepte le régime de Vichy. L’indépendance de la discipline historique, qui remonte aux débuts de la IIIe République, n’a jamais été remise en cause ». La question posée est de celles qui dérangent et Claude Liauzu choisit de la détourner avec une mauvaise foi confondante : car il ne s’agit pas de savoir si oui non les historiens peuvent en France travailler librement mais si les enseignants jouissent, eux aussi, de la même liberté dans leur pratique quotidienne. Or aucun enseignant, quel que soit le niveau où il exerce, ne peut feindre d’ignorer que les programmes scolaires d’histoire sont la traduction règlementaire, autoritaire de préoccupations politiques, voire politiciennes, émanant des autorités de l’état.

Pour Pierre Vidal-Naquet, « l’état n’a pas à enseigner l’histoire »[1] ; certes, mais c’est pourtant une vieille tradition que les hommes politiques au pouvoir, en France, interviennent directement dans les programmes scolaires, sans jamais susciter d’opposition. Sans remonter jusqu’aux manuels patriotiques de la IIIe République, qui ont poussé des générations entières d’enfants au sacrifice leur vie au nom de cette fumeuse notion de patrie, il faut rappeler l’irruption brutale et sans nuance dans la rédaction des programmes d’histoire, il y a plus de 20 ans, du gouvernement Mitterrand et de son ministre de l’Education, J.-P. Chevènement. Alors que les années précédentes avaient laissé espérer une  timide ouverture au monde de l’histoire scolaire, une remise en cause de l’histoire-batailles, c’est en fait une campagne politico-médiatique qui a permis le retour en force du fait national, de la chronologie fondée sur les guerres et les dynasties, de l’inénarrable galerie de portraits des « grands hommes qui ont fait la France ». L’objectif affiché de « faire naître chez l’enfant [à l’école primaire] une conscience nationale » conduit à l’élaboration d’une histoire déformée, mythique [2], qui ne permet pas d’aborder  sereinement et honnêtement à l’école le passé colonial de la France. Un mythe ne saurait être entaché d’aucune tare ; le grand récit de l’histoire de France qui constitue aujourd’hui encore le fondement de la culture historique scolaire, parce qu’il reste centré sur les « grands hommes » qui font partout le bien – même si, le plus souvent, ils font la guerre – ou à la mission civilisatrice de la France, ne peut accepter d’être sali par l’évocation du travail forcé en Afrique, des massacres de Sétif ou des ratonnades policières de Charonne. La mémoire coloniale est inséparable de la mémoire nationale, l’une n’allant pas sans l’autre ; c’est au nom de la France que l’on colonisait, que l’on exploitait l’indigène, que l’on torturait en Algérie. Fondamentalement, remettre en cause l’épisode colonial, c’est remettre en cause la France elle-même, ce que bien peu d’historiens sont disposés à accepter.

Lorsqu’il évoque le vote de cette loi du 23 février 2005, Claude Liauzu rappelle à juste titre que « ce texte a été voté un vendredi après-midi, à un moment où la plupart des députés sont dans leurs circonscriptions. Seuls étaient présents une trentaine de députés, majoritairement élus du Sud-Est ».  Il est piquant de constater que c’est dans des circonstances tout à fait identiques, quelques jours plus tôt, un vendredi soir, à la sauvette, que les mêmes parlementaires, à l’instigation d’un député proche de l’extrême-droite (M. Jérôme Rivière, député des Alpes-Maritimes), ont décidé d’imposer l’apprentissage obligatoire de la Marseillaise à l’école primaire, négligeant au passage les sentiments respectables de parents, d’enseignants, d’éducateurs, d’élèves, qui ne se reconnaissent pas dans l’exaltation du sang impur, des armes ou des étendards sanglants et, plus généralement, qui, souhaiteraient voir l’éducation s’ériger sur d’autres valeurs que nationales. Ces pitoyables interventions parlementaires dépassent largement la problématique coloniale : en France, histoire officielle et morale d’état sont une réalité prégnante du système scolaire. Pour une approche lucide et apaisée du colonialisme ou de l’esclavagisme, il faut d’abord sortir de l’histoire de France à l’école.


[1] Libération, 14 avril 2005.

[2] Voir, par exemple, Suzanne CITRON, Le mythe national, 1987.