Exit donc, l’article 4 de la loi du 23 février et les aspects positifs de la colonisation mais le silence, après le grand tumulte médiatique est-il entièrement justifié ? La Ligue des droits de l’homme (www.ldh-france.org) s’inquiète, dans une lettre au ministre de l’EN, rendue publique le 6 février 2006, de ce qui avait été fait « en amont de la loi », notamment de la création, en décembre 2003, d’un groupe de travail Education nationale/Anciens combattants avec la participation des rapatriés. Le secrétaire d’Etat aux anciens combattants déclarait le 2 décembre 2003 devant l’Assemblée nationale : « cette période de notre histoire [= la colonisation] doit être mieux traitée dans les manuels scolaires [...], en liaison avec mon collègue de l’Education nationale, nous nous y employons. Un groupe de travail a d’ailleurs été constitué auquel participent des rapatriés ». Un rapport remis au Premier ministre en septembre 2003 précisait que « l’exercice par le ministre de l’EN d’un droit de regard sur le contenu des manuels mis entre les mains des élèves et des maîtres [était] une des revendications des associations de rapatriés ». Le secrétaire d’Etat aux anciens combattants déclarait au Figaro le 11 mars 2004 : « L’Education nationale devra se mettre au diapason », alors que le président de la mission interministérielle aux rapatriés affirmait de son côté : « Nous avons constitué un groupe de travail avec l’Inspection générale [...]. Les inspecteurs ne sont pas fermés à cette évolution ». D’où il ressort que si l’Inspection générale « n’est pas fermée » à ce que l’histoire soit écrite par les associations de rapatriés, c’est qu’elle y est ouverte. Cela va tellement mieux en le disant clairement...

Si, pour l’instant, l’EN ne s’est pas encore mise « au diapason », on n’en dira pas autant de certains éditeurs scolaires qui semblent avoir devancé les vœux du législateur. Et la Ligue des droits de l’homme de pointer du doigt Nathan et son manuel d’histoire-géo de la classe de 5e (édition 2005), qui réussit à placer un texte sur « Les effets positifs de la colonisation », dans lequel le positif l’emporte très largement sur le négatif. Foin de considérations personnelles, mon ego n’étant pas surdimensionné, mais je ne peux m’empêcher de signaler à la Ligue des droits de l’homme que Nathan avait déjà fait l’objet d’une critique sur ce présent blog, le 29 août 2005 – « La colonisation vue par Nathan » – qui reprenait un message identique posté sur Journal d’école, dès le 22 juin. On dira ce qu’on voudra mais, pour ne pas éduquer idiot, «Journal d’école », ce n’est pas mal quand même.

Que retenir de cette pantalonnade historico-politique sur la colonisation ? D’abord, qu’il se passe de drôles de choses dans notre dos : commissions, groupes de travail, œuvrant le plus souvent dans l’ombre, lobbies actifs, tout cela laisse songeur sur la légitimité des programmes scolaires passés, présents et à venir. Ensuite, sur le lien actif Education nationale/Anciens combattants. Ces derniers ont pignon sur rue de Grenelle : l’ONAC, par exemple, très présente dans les structures académiques d’histoire-géo, avec un statut para-officiel (je sais, je sais, un calembour facile, dira-t-on...), chapeautant les participations plus ou moins forcées d’enfants de 7 à 8 ans à diverses commémorations militaires. Ce n’est faire injure à personne que d’affirmer que le gros des troupes ancienscombattantes est constitué, pyramide des âges oblige, des anciens d’Algérie ou d’Indochine. Vouloir faire de ces derniers les témoins éclairés de l’histoire aux yeux des élèves me paraît une supercherie de première grandeur. On aimerait savoir à quel titre, avec quelle légitimité, les anciens de guerres coloniales sont habilités à distribuer des leçons de civisme sur, par exemple, la résistance au nazisme ou la libération des camps, ce qu’ils font pourtant, régulièrement (cf leur participation au concours de la résistance en 3e et en lycée), sans que les profs d’histoire-géo y trouvent à redire.

Ne pas accepter que les associations de rapatriés dictent l’histoire, certes, mais comment ne pas voir que les anciens combattants surfent sur des eaux et des valeurs très voisines ? La mauvaise foi ne sauve pas du dilemme : les rapatriés sentiraient l’extrême-droite alors que les anciens combattants se seraient battus pour la république. Mais quand la république légitime la torture ou qu’elle mène à l’extrême-droite, on s’en tire comment de la contradiction ?