28 mai 2006
La septième corde
Pendant longtemps, Versailles, ses pompes, ses marbres et ses ors louisquatorziens ne m’ont inspiré qu’un profond ennnui : un monde que je jugeais artificiel, tape-à-l’œil, de mauvais goût à force de solennités. En fait, un monde que je ne connaissais pas ou, plus exactement, que je ne connaissais qu’à travers la présentation que nous avait fait subir, en classe de quatrième, un enseignant vantant avec une chaleur feinte – je présume qu’il était assez ignorant sur le sujet, comme nombre de ces enseignants prompts à exiger beaucoup de leurs élèves pour mieux masquer leur inculture – « la noblesse de cet art classique, français » et que, de toutes manières, « il fallait » connaître. C’est fou la quantité de choses dont on dit aux élèves qu’ « il faut les connaître », sans qu’on se donne la peine de leur expliquer pourquoi il le faut ni comment on peut les connaître. Jusqu’au jour, bien des années plus tard, où j’ai entendu pour la première fois de ma vie la viole de Marin Marais. C’était en réalité un enregistrement de la Suitte d’un goût étranger par Jordi Savall. Cette viole dont chacun sait, depuis Tous les matins du monde, que Monsier de Sainte-Colombe lui avait ajouté une septième corde grave qui lui donnait cette couleur si particulière. Une musique à émouvoir toutes les âmes et un plaisir qui ne m’a pas quitté depuis, me poussant à découvrir toujours un peu plus une époque qui, décidément, ne ressemblait en rien à ce que je croyais jusque là. Dans la foulée, j’écoutais des Leçons de Ténèbres, de Couperin, de Charpentier, avec leurs saisissants mélismes, puis toutes sortes de musiques, superbes écrites par Delalande, Campra et beaucoup d’autres qui me mirent sur le chemin de la Chapelle royale. C’est par la Chapelle royale, la basse de viole et sa septième corde, le clavecin et les hautes-contre que que le 17e siècle s’est révélé à moi et ce sont ses maîtres de musique qui me firent découvrir Louis XIV. Pas mes cours d’histoire de quatrième avec leurs chronologies fastidieuses – que, d’ailleurs, je me suis empressé d’oublier – et les résumés dénués de sens qu’il nous fallait copier dans le cahier.
Bien sûr, je ne suis pas aveugle au point de croire que mon témoignage pourrait avoir valeur d'exemple pour l’ensemble des collégiens ou qu'il suffirait de tendre une septième corde devant un tableau noir pour que le miracle s’opère : s’ouvrir à la culture. C’est le récit d’une expérience personnelle mais qui vaut bien les témoignages tout autant personnels, assénés en guise d’analyse, par les tenants de l’école d’autrefois qui s’imaginent connaître l’histoire parce que, enfants, ils récitaient par cœur la liste des Capétiens directs ou des batailles napoléoniennes. Si l’on en croit les programmes officiels d’histoire en vigueur aujourd’hui, il faut, en quatrième, pour aborder l’époque de Louis XIV, commencer par mettre sous les yeux des élèves des « cartes mettant en évidence les contrastes politiques, économiques, sociaux, culturels et religieux de l’Europe ». Pour leur donner le goût de l’histoire, à nos élèves de 13-14 ans, est-ce vraiment la meilleure méthode ? Et qu’en auront-ils saisi, alors, de Versailles, de l’art classique ou de l'art baroque ? On les en aura surtout dégoûtés, comme je l’avais été...jusqu’à ce qu’un jour, un peu par hasard, je ne tombe sous le charme de Marin Marais et de sa basse de viole.
16 mai 2006
Commémorer pour mieux oublier
« Qu’un sang impur abreuve nos sillons ... », chanté par de tout jeunes enfants, des travaux d’élèves présentés dans une caisse à munitions, c’est ainsi que plusieurs établissements scolaires de L*** ont cru judicieux de commémorer le 8 mai 1945 (Ouest France, 09/05/06). Naïvement, je pensais que ce jour était censé rappeler, en particulier à ceux qui n’ont pas vécu cette période, la disparition d’un régime raciste et totalitaire et la fin d’une guerre qui a fait 50 millions de victimes. L’hymne national, la caisse à munitions, la présence d’élèves à ce qui reste une cérémonie militaire aux côtés d’anciens combattants qui, très majoritairement, n’ont pas participé au combat contre le nazisme mais aux guerres coloniales – ce qui, on en conviendra, n’ est quand même pas la même chose – tout cela relève d’une attitude qu’on qualifiera, au choix, d’ambiguë ou de manipulatrice. Commémorer la fin du nazisme et de la guerre n’a de sens que si ce rappel à la mémoire peut provoquer, faire naître, pas seulement chez les jeunes mais dans toutes les classses d’âge, une réflexion, une attitude mentale qui permettront d’éviter le retour des horreurs du passé. Il y a quand même quelque chose de gênant d’entendre le maire de L*** évoquer le « combat permanent [pour] la paix » alors que la France, 2e exportateur mondial d’armements, prépare sans état d’âme les guerres de demain, alors que le monde a dépensé l’an passé plus de mille milliards de dollars en armements, dépenses ruineuses et scandaleuses pour une planète sur laquelle tant de gens vivent dans le dénuement ou la misère. Quant à l’évocation du « sang impur » exalté par la Marseillaise, on doute que ce soit le meilleur des antidotes au racisme, à la xénophobie, au rejet de l’étranger, qui font aujourd’hui des ravages en France. Ce serait peut-être même de la provocation. Pour les établissements scolaires qui souhaitent sensibiliser leurs élèves à la paix et à la tolérance, on signale que l’ONU a proclamé les années 2001-2010 « Décennie internationale de la promotion d’une culture de la non-violence et de la paix au profit des enfants du monde ». Des initiatives, destinées aux scolaires, ont lieu un peu partout. Traîner des élèves devant un monument aux morts pour leur faire chanter l’hymne national, il n’est pas certain que ce soit là le meilleur moyen de promouvoir une culture de non-violence et de paix.
07 mai 2006
Brighelli a encore frappé, Brighelli est toujours frappé
Ce qui fait problème, avec Brighelli, outre la brutalité de ses propos, qui semble refléter celle du personnage – penser autrement que lui, c’est s’exposer à se faire traiter de « khmer rouge », de « barbare », de « sauvage », c’est son ignorance crasse des principes et des réalités les plus élémentaires sur lesquels fonctionne l’Education nationale, comme, par exemple, les programmes officiels. Ainsi, dans une interview à VousNousIls (le 21 avril 2006) où il présente son nouveau navet (A bonne école), il déplore le fait que « l’histoire de France [soit] complètement oubliée » , les élèves de l’école primaire passant directement « des dinosaures (sic) et des hommes des cavernes (...) à des pans d’histoire contemporaine au collège » (sic), ajoutant qu’on « ignore tout des guerres de religion et de l’édit de Nantes ». Pour qui veut réfléchir à l’enseignement de l’histoire, la plus élémentaire des honnêtetés consiste quand même à se référer à sa source, à savoir les programmes officiels. Or, que disent les programmes de l’école primaire, cycle 3 ? « A l’issue de l’école primaire, les élèves doivent être capables : de distinguer schématiquement mais nettement, six grandes époques de l’histoire, la Préhistoire, l’Antiquité, le Moyen Age, les Temps modernes et la Révolution française, le XIXe siècle, le XXe siècle (...) ; de les situer chronologiquement ; de mettre en relation quelques éléments caractéristiques d’une époque : formes de pouvoir, mentalité etc ». Mais où diable sont les dinosaures, disparus plusieurs dizaines de millions d’années avant les premiers hommes, comme le sait n’importe quel élève de CM ? Notre homme a-t-il des problèmes de compréhension (à cause de la méthode globale, sans doute) ou est-il simplement trop paresseux pour jeter un coup d’œil là où l’on trouve les informations ? Peut-être est-il aussi de mauvaise foi. Cela fait beaucoup pour un individu qui prétend inspirer une refonte du système éducatif. Même méconnaissance abyssale des l’histoire en collège. Des « pans d’histoire contemporaine » en 6e avec les civilisations méditerranéennes de l’Antiquité (à moins – c’est encore possible - que Brighelli ne prenne Toutankhamon pour un tyrannosaure) ? « Pans d’histoire contemporaine », encore, en 5e, année consacrée au Moyen Age et à la Renaissance (là, on sent poindre chez Brighelli comme une confusion entre le plafond de la Chapelle Sixtine et les grottes de Lascaux) ? « Pans d’histoire contemporaine », toujours, en 4e, avec les XVIIe et XVIIIe siècles ? Lorsque l’on manifeste une telle ignorance de l’histoire – l’histoire « contemporaine » commence officiellement avec la Révolution française – et des programmes scolaires, il me semble qu’on pourrait éviter, par peur du ridicule, de pondre un bouquin là-dessus et de se répandre ensuite dans tous les journaux, les chaînes de télé, pour en assurer la promotion. Car c’est bien là qu’est le fond du problème : on n’interdira jamais (même dans un pays comme la France vivant sous la dictature khmère rouge) à Brighelli ni à d’autres d’aligner d’affligants poncifs, des énormités phénoménales, des contre-vérités effarantes sur le système éducatif. On n’est pas non plus surpris de voir ces plumitifs pris au sérieux par les médias tout aussi ignorants qu’eux des véritables enjeux éducatifs. Par contre, il y a tout lieu de s’inquiéter devant la complaisance manifestée par les hommes politiques et les décideurs devant ce qui se révèle peu à peu au grand jour comme une manipulation, une mystification de première grandeur. Le 29 mars dernier, Brighelli intervenait au Sénat au cours d’un colloque organisé par le Comité Laïcité Liberté sur le thème « Refonder l’école de la république » ; parmi les co-intervenants, introduits par le sénateur Charasse, on trouvait Laurent Lafforgue, Denis Kambouchner, Rachel Boutonnet (on ne rit pas), tous représentants d’une cabale ultra-réactionnaire nostalgique de l’école – et sans doute aussi, de la société – d’il y a un siècle et qui voudrait faire du « pédagogisme » l’ennemi public numéro un. On imagine un instant les assistants écouter religieusement les âneries (quelqu’un voit-il un autre mot ?) débitées par Brighelli... Lorsque le Café du commerce rejoint les palais de la république, il faut vraiment s’alarmer non seulement pour l’école de la république mais aussi pour l’école tout court et, probablement, pour la république.
05 mai 2006
Madame la présidente, je vous fais une lettre
Le 8 mai prochain, comme chaque année un peu partout en France, des écoliers seront conduits devant des monuments aux morts ; encadrés par les anciens d’Algérie, ils chanteront la Marseillaise. Curieuse façon qu’on a, en France, de commémorer la fin du nazisme : un hymne de guerre, brutal et ridicule, porteur d’intolérance, des anciens combattants dont les exploits en Algérie ou en Indochine n’ont rien à voir avec la résistance au nazisme, soucieux de récupérer à leur profit la gloire d’une lutte à laquelle ils n’ont pas participé. Au moins, ce jour-là, les enfants des écoles ne leur poseront pas de question gênante sur Sétif ou sur Haïphong. Le 8 mai dans les écoles : une manipulation de la mémoire, habituelle en milieu scolaire, avec la complicité massive des enseignants qui n’y trouvent rien à redire. Sauf exception, comme par exemple en 1999, lorsque les CM2 d’une école de Montluçon, avaient chanté Le déserteur de Boris Vian devant le monument aux morts : apoplexie chez les anciens combattants, fureur des galonnés. L’Education nationale avait décidé sur le champ de suspendre à vie la courageuse directrice. Juste un petit rappel : en mai 1999, la ministre déléguée à l’enseignement scolaire s’appelait Ségolène Royal. Alors, pour le 8 mai prochain, il est peut-être judicieux de rappeler au plus grand nombre le poème de Boris Vian, un poème qui fait l’éloge de la paix et du courage personnel, autrement plus de circonstance pour commémorer la défaite du nazisme que les élucubrations véhiculées par la Marseillaise. On dédie Le déserteur à Ségolène Royal pour le cas où...
Monsieur le président,
Je vous fais une lettre,
Que vous lirez peut-être
Si vous avez le temps.
Je viens de recevoir
Mes papiers militaires
Pour partir à la guerre
Avant mercredi soir.
Monsieur le Président,
Je ne veux pas la faire,
Je ne suis pas sur terre
Pour tuer ces pauvres gens.
C'est pas pour vous fâcher,
Il faut que je vous dise,
Ma décision est prise,
Je m'en vais déserter.
Depuis que je suis né,
J'ai vu mourir mon père,
J'ai vu partir mes frères,
Et pleurer mes enfants.
Ma mère a tant souffert
Qu'elle est dedans sa tombe,
Et se moque du monde,
Et se moque des vers.
Quand j'étais prisonnier,
On m'a volé ma femme,
On m'a volé mon âme,
Et tout mon cher passé.
Demain de bon matin
Je fermerai ma porte
Au nez des amours mortes.
J'irai sur les chemins.
Je m'en irai lundi
Sur les routes de France,
De Bretagne en Provence,
Et je dirai aux gens :
Refusez d'obéir,
Refusez de la faire,
N'allez pas à la guerre,
Refusez de partir.
S'il faut donner son sang,
Allez donner le vôtre,
Vous êtes bon apôtre,
Monsieur le Président.
Si vous me poursuivez
Prévenez vos gendarmes,
Que je n'aurai pas d'arme,
Et qu'ils pourront tirer.
