Mercredi 28 juin,  8 heures. Arrivée des profs pour la correction des épreuves du brevet [voir L'éducation nationale prépare les collégiens à la guerre, 02/07/2006]. Un sujet de discussion : la victoire de l'équipe de France sur la Patagonie. Une préoccupation : corriger son paquet de copies le plus vite possible pour pouvoir partir en vacances. Jusque là c’est humain. Mes préoccupations sur le sujet d’éducation civique , « la défense nationale et ses missions » ne m’attirent guère de sympathie, pas même vraiment d’attention. Manifestement, je dérange. J’ai l’habitude : avoir une conversion intéressante avec un prof, c’est assez rare, effectivement. Nous nous répartissons par disciplines pour recevoir les consignes de correction de la bouche d’un collègue délégué par l’inspecteur, un missi dominici en quelque sorte. Pour l’histoire-géo éducation civique, c’est une missi d’ailleurs. Lorsqu’est évoqué le barème de l’épreuve incriminée, j’interviens, poliment bien sûr. Je demande simplement s’il serait possible de revoir le barème officiel dans un sens qui tienne compte des sensibilités, des valeurs de chaque élève. On me répond que c’est impossible : on ne  revient jamais sur les décisions, absolues, d’une commission d’harmonisation du barème. J’insiste : je demande comment seront alors notés les élèves qui auront posé des questions sur la bombe atomique – la bombe atomique est-elle un instrument de paix ? – sur les budgets militaires démentiels, les exportations d’armements, sur la légitimité de la guerre, interrogations partout légitimes mais pas à l’école. Je m’obstine : pourquoi une affiche de propagande de l’armée, « Quand l’armée avance, la paix progresse », devrait-elle être considérée comme parole d’évangile ? Qu’en est-il de la neutralité de l’école, maintes fois proclamée, en particulier contre quelques jeunes filles coiffées d’un foulard ? Un képi vaudrait donc mieux ? Autour de moi, ça commence à grogner, non pas contre le sujet du brevet, non pas contre le barème, non pas contre l’éducation à « l’esprit de défense », partie intégrante des programmes en collège, mais contre moi : « on ne va pas passer une heure à discuter de ça (...) C’est le programme, il faut le respecter (...). » Des observations à la mesure de ceux qui les lancent. L’emmerdeur, l’empêcheur de tourner en rond, c’est moi. La missi, un peu perdue à vrai dire, appelle le principal à son secours. Qui me rappelle à mes obligations de fonctionnaire, à mes obligations de service ; je lui rappelle mon statut de citoyen et la liberté de conscience. Qui refuse, approuvé par plusieurs profs ( !), que les candidats soient « pénalisés » par ma faute ; je réponds qu’ils sont manipulés par l’Education nationale. Et qui sort, comme au théâtre. Pas un mot de protestation chez les collègues : chez les profs, on ne conteste pas l’autorité. Quelques-uns, quand même, montreraient des sentiments plus humains, mais à voix basse, comme honteux. Et de quoi faudrait-il avoir honte lorsqu’il s’agit de guerre et de paix ?

Que dire, de cette triste pantalonnade où des profs, dont j’ai du mal à me reconnaître comme collègue se sont montrés d’une pusillanimité désespérante, incapables de réfléchir par eux-mêmes, attendant tout des « consignes », s’interdisant toute forme de constestation ? En quelques minutes, ils ont révélé  l’une des tares les plus criantes du système éducatif français : tout accepter des programmes officiels même l’inacceptable, ne jamais remettre en cause la hiérarchie, même lorsqu’elle se fourvoie grossièrement.

Bizarrement, dans cette même session d’examen, les candidats au brevet avaient cette année à réfléchir  sur le thème du nazisme comme idéologie totalitaire ; plusieurs documents évoquent l’endoctrinement des jeunes dans les Jeunesses hitlériennes, l’obéissance absolue comme mode de fonctionnement de la société. Beau sujet de réflexion, effectivement, mais pas seulement pour le passé, pas seulement pour l’Allemagne nazie. L’endoctrinement, la peur de déplaire à l’autorité, le repli frileux sur les consignes, l’impossibilité de penser par soi-même, c’est aussi en France, aujourd’hui et le plus affligeant reste de constater que l’école conduit à de pareils errements. Les enseignants d’histoire-géo sont pourtant payés pour savoir où cela mène.