L’armée, comme objet d’étude, est rentrée dans les programmes scolaires à partir du début des années 80 (le PS régnant). En 1982, les ministères de l’EN et de la Défense signent un protocole qui déclare dans son préambule : « La notion de sécurité est indissociable en France de l’existence d’une communauté nationale façonnée par l’histoire, animée d’un véritable esprit de défense. [...] La mission de l’EN est d’assurer une éducation globale visant à former les futurs citoyens responsables ». La formation des enseignants en matière de défense se fait au sein d’une organisation – le « trinôme académique – théoriquement placée sous la tutelle du recteur, mais en fait chapeautée par l’autorité militaire territoriale et l’Institut des hautes études de la défense nationale (IHEDN) à propos de laquelle il faut signaler que, quoique bénéficiant depuis 1997 du statut d’établissement public, il se trouve en réalité hébergé dans les locaux de l’Ecole militaire et dirigé par un officier supérieur. Les programmes actuels relatifs à la Défense sont inclus depuis 1998 dans les programmes d’éducation civique de la classe de 3e ...alors même que, comme on le sait, cette matière fait l’objet d’une épreuve écrite obligatoire à l’examen du brevet. La loi du 28 octobre 1997 précise que « cet enseignement a pour objet de renforcer le lien armée-nation tout en sensibilisant la jeunesse à son devoir de défense ».

Autrement dit – et c’est là où le bât blesse – la sensibilisation des collégiens aux problèmes de défense est assurée exclusivement par les militaires. Les programmes officiels se doivent donc de refléter leur point de vue, leurs conceptions, leur morale, qui peut se résumer en une phrase : le rôle de l’armée n’est pas de faire la guerre mais d’assurer la paix. Tout est mis en œuvre pour accréditer cette idée aux yeux des élèves : les missions d’interposition ou de sauvetage dans les pays en guerre sont régulièrement mises en avant afin que nul ne doute de la légitimité de l’axiome : armée, facteur de paix. Dans cette optique, les programmes de 3e se livrent à un amalgame assez grossier entre les missions purement guerrières de l’armée et celles touchant à la protection civile auxquelles elles peuvent être amenées ponctuellement à participer. On fusionne, derrière cette notion fourre-tout de « défense » aussi bien l’action des pompiers, des secouristes, que celles des organisations humanitaires. Comme si un Rafale pouvait être assimilé à un Canadair !

L’élève et, derrière lui, le futur citoyen, est donc amené à ne jamais se poser les questions qui dérangent, ou, plus précisément, qui dérangeraient si l’on était autorisé à les poser, comme par exemple :

- est-on sûr que la défense de la paix et le souhait affiché d’éviter des bains de sang soient le seul motif des interventions extérieures ? Derrière la participation militaire française en Afghanistan aujourd’hui ou lors de la guerre du Golfe, n’y a-t-il pas comme des odeurs de pétrole ? Comment justifier, avec le recul, la présence de l’armée un peu partout en Afrique, lorsque l’on sait le triste rôle qu’elle a tenu au moment, par exemple, du génocide au Rwanda ou, à une époque très récente, comme force d’appoint pour nombre de tyranneaux africains ?

- quelle justification apporter à la force nucléaire française alors que la bombe atomique est, dans son principe, une forme de terrorisme d’état prenant en otage les populations civiles ? Sera-t-on autorisé à évoquer, en collège, les dégâts causés par les essais nucléaires dans l’Océan Pacifique ?

- faut-il accepter sans réagir les dépenses militaires colossales – en France, l’an passé, 43 milliards d’euros ; dans le monde, 1118 milliards de dollars pour une seule année – alors que les besoins les plus élémentaires des populations ne sont même pas assurées ? Ces dépenses sont-elles destinées à assurer la paix ou bien plutôt à entretenir les intérêts communs d’un lobby politico-militaire tout puissant ?

- la France est le second ou troisième exportateur mondial d’armements : est-ce la meilleure façon de promouvoir la paix que de vendre partout dans le monde, et spécialement dans les régions conflit, des armes dont on sait qu’elles serviront un jour ou l’autre ?

- la violence est-elle légitime et efficace pour résoudre les conflits et apaiser les tensions ? Assurer un développement plus juste et harmonieux de la planète n’est-il pas préférable à la guerre ?

Autant d’interrogations, de questionnements que l’on interdit aux élèves, parce que les programmes scolaires, sur ce point, reflètent en réalité une morale d’état – l’armée est un instrument de paix – imposée en réalité par quelques hommes politiques et défendue sur le terrain, dans les établissements scolaires, par des seuls militaires qui n’ont sans doute pas spécialement intérêt à ce que les citoyens réfléchissent à la paix et à la guerre. Avec l’esprit de défense, l’EN ne respecte pas ses principes, du moins, ceux qu’elle affiche ouvertement, à commencer par la nécessaire neutralité de l’enseignement : son approche partielle et partiale des problèmes de défense ne tient pas compte de la sensibilité, nécessairement diverse et variée, des élèves et de leurs familles ; pourquoi, sur ce thème, les nombreux mouvements, les associations pacifistes, non-violents, n’ont-ils pas le droit de porter aux jeunes une autre parole, un autre éclairage que ceux de l’armée ?  Ces programmes sont en contradiction avec les objectifs affichés de l’éducation civique qui visent à développer le sens critique, à ouvrir les yeux, à développer une pensée autonome. On a ici une fois de plus la désagréable impression que les valeurs mises en avant par l’EN, son insistance à évoquer les droits de l’homme comme fondement de la formation des citoyens, ne sont en réalité qu’un leurre, une duperie : quelle signification prendront ces droits aux yeux des collégiens à qui l’on refuse sur le sujet de la paix et de la guerre, le premier d’entre eux, la liberté de conscience ?

Alors que des enseignants – bien peu nombreux, il est vrai – sont sanctionnés par leur administration parce qu’ils s’imaginaient naïvement que les droits de l’homme s’appliquaient également à l’école...