Curieux de voir comment certains discours idéologiques peuvent se développer in abstracto, à l’écart de la réalité et des préoccupations du moment. Ainsi, dans une longue homélie, « La laïcité, bon Dieu ! » (Libé, 26/10/2006) André Laignel et Henri Pena-Ruiz, deux grands prêtres de la laïcité, se livrent à une amusante – pardon, à une émouvante - imploration en faveur de la laïcité menacée par les hordes barbares. Retrouvant les accents de Saint Jérôme défendant l’Occident, ils affirment leur foi en l’école laïque, pilier de la république, « le beau mot de république ».

http://www.liberation.fr/opinions/rebonds/212979.FR.php

« L’école laïque accueille sans discrimination les croyants et les athées, les enfants de toutes origines », affiment-ils sans rire. Ceux qui ne sont plus là pour les démentir sont tous ces petits élèves sans-papiers cueillis au petit matin sur le chemin de l’école (de la république) ou même directement dans les classes, par la police (de la république) qui ne fait là que son devoir (républicain). Est-ce faire injure à l’école (de la république) que d’affirmer que les enfants y sont mieux accueillis, plus sûrement en tout cas, lorsqu’ils sont d’ « origine » berrichonne plutôt que d’ « origine » malienne ? Et d’ailleurs, le ministre de l’Education et de l’Intérieur n’a-t-il pas réclamé que l’on interdise à ces enfants venant de l’autre côté de la Méditerranée de parler leur « patois » d’origine ? « Il n’y a pas d’étrangers dans l’école de la république », affirment-ils : c’est vrai et au rythme où l’on va, il risque fort de ne plus y avoir bientôt d’étrangers en France. La France, on l’aime ou on la quitte.

« La laïcité garantit la liberté de conscience (...) sans distinction de culture d’origine », poursuivent les auteurs. On va encore me reprocher d’y revenir, mais on rappelle quand même que la laïcité ne s’offusque pas de la Marseillaise obligatoire à l’école primaire, du délit d’ « outrage aux symboles nationaux », en réalité un blasphème républicain ou des programmes d’éducation civique en collège rédigés par les autorités militaires (l’ « esprit de défense » à faire rentrer dans les petites têtes d’élèves de 3e) qui me valurent une sanction des autorités académiques il y a quelques mois. Voir « Rappel à l’ordre » sur Journal d’école, http://journaldecole.canalblog.com/archives/2006/07/26/index.html). Aussi, lorsqu’on lit sous la plume de Laignel et Pena-Ruiz que « l’école laïque, c’est l’école de la liberté : la liberté y enseigne et y est enseignée » (sic), on se pose des questions sur l’étrange conception qu’ils se font de la liberté. Liberté pour l’enseignant de se taire et d’obéir au ministre sous peine de sanction ? Liberté pour les élèves de se couler dans un moule, d’abdiquer toute personnalité, de se soumettre à une discipline punitive, d’accepter que leur comportement fasse l’objet d’une surveillance permanente et tatillonne au point d’être évaluée par une inénarrable « note de vie scolaire », en fait un brevet de docilité ? Liberté pour quelques jeunes filles de choisir entre l’exclusion ou de dévoiler leurs cheveux et pour toutes les autres, pour tous les autres, d’être soumis au regard inquisiteur d’adultes qu’un morceau de chair adolescente rend hargneux ? La laïcité à l’école : une caricature, un déni de liberté.

La laïcité à l’école, on la prendra au sérieux le jour où les programmes scolaires, tout spécialement les programmes d’histoire, voudront faire toute leur place à l’histoire et à la culture de nos millions d’élèves dont les ancêtres sont nés de l’autre côté de la Méditerranée et n’étaient pas des Gaulois. L’Afrique, pourtant si proche – 30 kilomètres par le détroit de Gibraltar – pas davantage d’ailleurs que le monde, n’ont leur place à l’école « de la république » : nier l’histoire des individus, parce que seule en fin de compte celle de l’homme blanc y est admise. L’Africain, l’Américain, l’Asiatique n’existent dans l’imaginaire des élèves que lorsque l’homme blanc les « découvre ».

L’école laïque, tout comme d’ailleurs, l’école privée, qui fonctionne sur les mêmes principes, les mêmes mensonges, n’est ni libre ni neutre : il y a trop de non-dit derrière ce concept.