Sortir de l'histoire de France

L'histoire de France : une fable. L'histoire de France à l'école : une fable dangereuse.

24 avril 2006

Le Pen maître d'école

Ils ne retiennent même plus l’attention, ces sondages montrant à quel point le Front National s’est incrusté dans l’opinion publique : 1/3 des Français estiment que ce parti « enrichit le débat politique » (sondage Ifop, Metro, 21/04/06). On n’est pas non plus surpris de constater que pour 43% des sondés, l’immigration est « le domaine dans lequel la présence de l’extrême-droite paraît le plus utile pour enrichir le débat » en question. Il ne faut pas compter sur les réactions des leaders politiques pour inverser la tendance : entre « la France, tu l’aimes ou tu la quittes » de de Villiers, « si certains n’aiment pas la France, qu’ils la quittent »  de Sarkozy, « je dénie à la droite le monopole de l’amour de la France » de Hollande, on ne fait même plus semblant de marquer sa différence avec « la France aux Français », slogan martelé depuis toujours par Le Pen. L’affligeante sortie de Hollande sur « l’amour de la France » – devant des jeunes socialistes qui n’ont rien trouvé à y redire – vient en quelque sorte conforter l’extrême-droite dans son approche nationale et xénophobe des questions de société : au lieu de dénoncer les fantasmes identitaires qui font le lit du racisme, l’exaltation de l’ « amour de la France » par les socialistes revient en quelque sorte à appuyer l’idéologie nationale qui fait la force du FN. En d’autres termes, Hollande ne condamne pas les valeurs de Le Pen, il les revendique pour siennes. La question de fond reste celle-ci : pourquoi faut-il qu’en France, on ne puisse remporter les élections qu’en agitant la peur de l’étranger ?

En tant qu’enseignant, j’observe tous les jours depuis des années les effets ravageurs qu’un enseignement étroitement borné de l’histoire de France peut provoquer chez de jeunes élèves et sa responsabilité dans l’édification d’une conscience nationale aussi artificielle  que dangereuse. C’est à l’école – à travers le récit des guerres, des croisades, à travers la célébration de la nation – que naissent les réflexes de peur, de méfiance envers l’étranger : on ne devient « français » – car on ne l’est jamais à la naissance, en dépit des délires sur les Français « de souche » – que contre quelqu’un d’autre. C’est à l’école que se forment les images, les représentations mentales, qui conduisent les élèves, à l’âge de la majorité, à voter Le Pen. Depuis plus de vingt ans, différents gouvernements socialistes ont cru intelligent, par tactique ou par conviction,  de renforcer ce qu’on peut appeler un nationalisme scolaire : c’était par exemple Chevènement, ministre de l’EN au milieu des années 80, imposant de nouveaux programmes centrés sur la chronologie traditionnelle de la France et tirant brutalement un trait sur les timides tentatives d’ouvrir l’histoire sur le monde ; c’était lui, également, qui avait réintroduit les symboles nationaux, drapeau, hymne, dans le cursus des élèves de primaire et de collège. Au passage, on notera que lorsqu’en février 2005, Rivière, député d’extrême-droite, fait inclure dans la loi Fillon l’obligation de la Marseillaise à l’école primaire, il ne fait guère que suivre le sillon – abreuvé de sang impur, comme on sait – creusé par les socialistes. Ces mêmes socialistes qui, lors du débat sur la loi d’orientation, avaient même suggéré, par la voix de types comme Vallini, Charasse, de faire chanter la Marseillaise chaque lundi matin par les élèves au garde-à-vous. Le lundi matin seulement ? Mauvais Français ! Et pourquoi pas tous les jours ? Et pourquoi pas non plus le Horst Wessel Lied ? Horst Wessel, un homme qui aimait tant son pays. Comme les 43% de Français qui estiment intéressantes les idées du Front national sur l'immigration, idées qu'on leur a inculquées à l'école, avec l'amour de la France et la peur de l'étranger. L'amour de la France et la peur de l'étranger qui font voter Le Pen.

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02 avril 2006

Socle commun de connaissances : bienvenue au racisme

Le 30 mars, le Haut Conseil de l’éducation a rendu publiques ses recommandations sur le socle commun de connaissances et de compétences que devraient maîtriser les élèves. Peu d’infos pour l’instant sinon Le Monde et Ouest France (30/03/06). Pour ce qui touche à l’enseignement de l’histoire, il y a tout lieu de s’inquiéter : il s’agit pour les élèves de « connaître les événements fondateurs de l’histoire de France en les reliant au besoin à l’histoire du monde et du continent européen ». Le HCE conforte donc cet apprentissage dans la vision étroitement bornée d’une chronologie politique et militaire, vision dont on connaît les dérives : une histoire nationale mythique et mensongère conduisant à l’acquisition chez les élèves d’une « conscience nationale », la connaissance du passé réduite à un minuscule hexagone sur le globe terrestre, l’histoire des sociétés vue à travers celle de ses chefs, presque toujours des chefs de guerre, l’interdiction faite aux enfants de porter leur regard au-delà des frontières nationales et de découvrir le monde, s’entêter dans l’impasse d’une identité nationale, c’est tout cela qui fait le lit du racisme et de la xénophobie. On ne manquera pas de relever la formule selon laquelle il faudrait relier cet apprentissage « au besoin à l’histoire du monde et du continent européen ». Au besoin de qui, de quoi ? Pour les besoins de l’histoire de France, de l’histoire des blancs ? Etonnante proposition, un peu tordue à vrai dire, qui rappelle vaguement les aspects positifs de la colonisation. Sortis par la porte, ces derniers rentreraient donc par la fenêtre.

On attend des historiens, des intellectuels qui avaient fait campagne contre la loi de février 2005, qu’ils manifestent le même intérêt, la même indignation contre l’histoire de France à l’école. Faute de quoi, on s’autoriserait à penser qu’ils sont aveugles ou malhonnêtes.

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