L’idée de modifier les paroles de la Marseillaise pour atténuer son côté guerrier et brutal n’est pas nouvelle – quoiqu’on dise, la Marseillaise n’a jamais fait l’unanimité – mais connaît une nouvelle fortune depuis que le gouvernement, en panne d’idées face au délitement social, a cherché à en rendre l’apprentissage obligatoire à l’école primaire. Christian Guillet, qui est intervenu sur Journal d’école (12/07/06), milite pour faire adopter par le législateur une « nouvelle Marseillaise ». Philippe Dacremont (voir son message du 08/07/06 sur Sortir de l’histoire de France) anime une initiative visant à faire composer, sous forme d’un concours, une « Marseillaise pour les enfants » avec des couplets nouveaux qui, notons-le quand même, ne remplaceraient pas les anciens mais viendraient simplement les compléter. On se reportera à leurs sites respectifs pour juger de leurs arguments.

Qu’une nouvelle Marseillaise ou une Marseillaise pour enfants voie le jour, quelle importance, en fait ?  Même si les paroles de l’hymne national sont odieuses et ridicules, fondamentalement, ce qu’on reproche à la Marseillaise, c’est d’abord, justement, d’être un hymne national, un cantique, donc, visant à faire naître et développer, tout spécialement chez les enfants, ce qu’on appelle une conscience nationale. Et cette conscience nationale, on ne voit décidément pas de quelles vertus elle peut se prévaloir. En dressant des barrières artificielles – les frontières nationales – entre les individus, la conscience nationale génère des peurs, des fantasmes, des phobies à l’origine de bien des maux de l’époque contemporaine, guerres et génocides principalement. Racisme et xénophobie touvent leur origine dans ce sentiment d’appartenance arbitraire, forcé, fondé sur nulle réalité. Des enquêtes concordantes, que j’ai évoquées plusieurs fois sur Journal d’école montrent que le facteur décisif de l’adhésion aux thèses du Front national était un sentiment identitaire très fort centré sur le concept de nation, concept dont l’inanité, la vacuité ne sont plus à démontrer.

On voit ici toute l’ambiguïté et, à vrai dire, la dangereuse duplicité des propositions visant à composer de nouvelles paroles sur la Marseillaise : en gommant ses aspects les plus excessifs, les plus violents, elles tendent en réalité à lui donner une légitimité nouvelle qu’elle ne devrait pourtant jamais avoir. Surtout à l’intérieur d’une école dont la fonction demeure de former non pas de bons Français, mais tout simplement de bons copains, de développer les sentiments d’altruisme, de coopération, d’intérêt aux autres, d’ouvrir la curiosité des enfants au monde et non pas de la borner aux frontières sclérosées d’une hypothétique identité nationale. Cela fait maintenant de longs mois que des enfants sont pourchassés par la police à l’intérieur même des établissements scolaires pour être expulsés vers « leur pays d’origine » ; en vertu de circulaires administratives prétendument légales mais qui ne font qu’entériner le principe d’appartenance à une nation : ces enfants n’ont pas le droit de vivre en France parce qu’ils n’ont pas la nationalité française, c’est-à-dire qu’ils ne possèdent pas cette petite carte plastifiée faisant d’eux des Français. L’ « identité française », c’est cela et rien d’autre : un bout de papier plastifié. Pas de quoi chanter un hymne là-dessus.